De l’ombilic aux mythes

25 mai 2019

On est meute de loups, on est plusieurs, avant d’être un Moi

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux.

I

L’ombilic nous relie aux mythes qui nous parlent du mystère de la vie dont l’ombilic est l’un des symboles. Les mythes sont aussi anciens que la biologie du corps humain et leur origine se perd dans la nuit des temps. Pour Carl Gustav Jung, la psyché (dont l’étymologie renvoie à l’âme chez les Grecs) parle à travers les images des mythes. James Hillman s’insurge contre la psychologie actuelle qui, ne se voulant plus un discours sur l’âme mais un discours autoréférentiel et nombriliste, a privé le monde de sa richesse psychique. L’imagination a été confinée dans le monde asilaire ou dans l’enfance (en italien, une crèche s’appelle asilo) et la raison l’a remplacée. Mais la nuit dans nos rêves, elle réapparaît sous une forme poétique pour nous rappeler de l’existence de l’âme. Novalis dans Les Disciples à Saïs écrit :

Celui, donc qui veut connaître bien son âme, doit la chercher en compagnie du poète : c’est là qu’elle est ouverte et que s’épanche son cœur plein de merveilles.

Et Antonin Artaud semble dialoguer en rêve avec Novalis lorsqu’il écrit dans La nuit opère :

Le Verbe pousse du sommeil comme une fleur ou comme un verre plein de formes et de fumées.

Une langue métaphorique, oraculaire et polysémique pour célébrer à nouveau le mariage entre l’imagination et la parole, entre la parole et le monde. Cultiver l’obscurité, court-circuiter la linéarité, semer le désordre dans la syntaxe : autant d’actes de résistance contre l’appauvrissement de la pensée et la standardisation de la parole. Une langue poétique au service de toute pensée déraillée, dérangée, divergente et dissociée, bref, habitée par les dieux.

 

II

Le mot « ombilic » dérive du grec ancien ὀμφαλόςOmphalos ») qui indiquait, dans l’Antiquité, une pierre sacrée. L’omphalos situé dans le temple de Delphes, qui symbolisait le centre du monde, était célèbre dans toute l’Antiquité. Pour accéder jusqu’à cette pierre, il fallait franchir le seuil du temple sur lequel était inscrite la célèbre phrase “Gnothi seauton (Connais-toi toi-même). Selon cette phrase, l’homme doit être conscient de ses limites et ne pas se prendre pour un dieu. Dans une perspective archétypale, le gnothi seauton peut être lu comme une mise en garde contre toute tentative de l’ego de se connaître par lui-même, en s’érigeant ainsi en tant que totalité psychique. L’introspection, sous la surveillance du moi conscient, peut mener à une impasse, voire au nombrilisme de certains types de développement personnel.

En revanche, Jung relie le gnothi seauton au processus d’imagination active : se connaître soi-même consisterait alors à neutraliser, du moins en partie, le moi conscient  afin de permettre aux contenus inconscients de se développer sous forme d’images et des symboles.

 

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Chaque symbole n’a pas d’ailleurs une signification univoque : la pierre sacrée, centre du monde, peut représenter aussi une pierre tombale. De ce fait, elle scelle l’union de la vie et de la mort, en lien avec la conception cyclique du temps chez les Grecs. Ce temps non chronologique était appelé aiôn et se distinguait de chronos, le temps de la succession linéaire et de la causalité. Pour Gilles Deleuze, aiôn est le temps de l’instant pur, de l’événement, de l’acte de création. C’est un temps intensif, libre de la dictature des horloges et donc hors du temps (chronologique).

Dans la mythologie grecque, il existe deux dieux qui portent le nom de Chronos. Le premier, issu des traditions orphiques, personnifie le temps et la destinée. Le deuxième est le roi des Titans dont nous rappelons ici le mythe.

Cronos était le fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaia (la Terre). Après avoir aidé sa mère à tirer vengeance de son père, il en prit la place au ciel. Il épousa ensuite sa propre soeur, Rhéa. Comme ses parents lui avaient prédit qu’il serait détrôné par l’un de ses enfants, il les dévorait au fur et à mesure qu’ils naissaient : Hestia, Déméter, Héra, Pluton, Poséidon. Irritée de se voir ainsi privée de tous ses enfants, Rhéa, à nouveau enceinte, s’enfuit en Crète, où elle accoucha de Zeus. Puis, en lui substituant une pierre enveloppée dans un linge, elle la donna à dévorer à Cronos, qui ne s’aperçut pas de la supercherie. Devenu adulte, Zeus fit absorber à Cronos une drogue qui le força à restituer tous les enfants qu’il avait dévorés. Zeus et ses frères déclarèrent alors la guerre à Cronos qui avait pour alliés ses frères les Titans. Après dix ans de guerre, Zeus et ses frères remportèrent la victoire et enchaînèrent Cronos et les Titans.

 

 

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III

D’un seul geste, les dieux enchaînent le temps et libèrent l’imagination : ces êtres immortels qui peuplent les mythes et l’âme n’acceptent ni d’être enfermés dans des hôpitaux psychiatriques ni dans un au-delà transcendant. Les images polythéistes de notre imagination nous poussent à résister à toute lecture unifiante de la réalité, c’est-à-dire à lutter contre la mort de l’âme. L’Omphalos cesse ainsi d’être le synonyme de la toute puissance de l’ego et devient le passage par lequel on peut accéder au monde polymorphe et intarissable de notre inconscient.

 

 

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